lundi 19 mai 2014

Le cas Eduard Einstein - Laurent Seksik

Albert Einstein est fascinant. Je colle ses citations sur mon mur Facebook, car son intelligence inspire. Toutefois, je n’avais pas idée qu’il avait deux fils, dont un, Eduard, schizophrène. La première crise vers 18-19 ans. Avant, il était près de son père, vif, intelligent. Il avait fait sa première année de médecine. Il s’intéressait à la psychanalyse – c’était l’époque. On attribue la prédisposition à la maladie mentale à sa mère dont la sœur avait également été internée. Albert Einstein le mentionnera d'ailleurs... comme pour se dissocier de cette maladie? Eduard sera interné dès l’âge de 23 ans, au début des années 30, et ce jusqu’à sa mort. Électrochocs avec l’intensité de l’époque aussi. 

Pendant ce temps, Albert quittera la Suisse pour les É-U au début de la première guerre mondiale, car Juif sa vie est menacée; il ne reverra pas son fils. Il tentera d’occulter la vie de son fils de la sienne, car cette équation est insoluble pour lui. Mécanisme de défense? Oui j'essaie de défendre Albert Einstein... Ce scientifique est pour moi un grand homme somme toute. 

Porter le nom d’Einstein est lourd sur les épaules d’Eduard, également sur son frère et sur l’ex-femme Mileva, serbe et chrétienne. Ils se sont rencontrés pendant les études. Il la trouvait intelligente. Elle est tombée enceinte, mais ce bébé fille mourra et ce sera un secret bien gardé. Un bébé avant mariage... il ne faut pas faire ombrage. Mileva en gardera la peine au coeur. Tristesse qui fera partie des sentiments qui l'habiteront pour le reste de sa vie. Car jalouse, Mileva ne sera pas la compagne rêvée. La jalousie est toutefois un résultat, on s'en doute, d'un manque d’amour d’Albert qui, d’ailleurs aurait du mal à aimer même s’il se remariera plus tard. Albert quittera Mileva et ses deux garçons sans se retourner. Mileva demeurera une femme malheureuse. On l’imagine allant boitant – elle avait un problème de hanche – visiter son fils à l’asile et parfois se faire maltraiter, car souvent Eduard aura des excès de colère qu’il dirigera vers des hallucinations incarnées par sa mère. Eduard n'est pas une mauvaise personne, il est juste habité par mille images qui le dirigent. 

L'autre fils, ingénieur, ira lui aussi s’installer aux E-U mais ce n’est pas intentionnellement pour voir son père. Les rapports resteront toujours relativement froids. La religion les sépare autant que la distance physique qui a eu lieu pendant ces années.

Le cas d’Eduard détrône-t-il Albert Einstein? On se l’imagine toujours avec sa tête un peu folle, remplie d’idées et combien d’intelligence. Mais en même temps, on sait qu’Einstein était un marginal et que sous l’intelligence se cache comme souvent chez ces cerveaux un peu de folie aussi. Et intelligence mathématique ne veut pas dire qu’il y ait intelligence émotionnelle. Le grand personnage ne pouvait pas contrôler les paramètres de la condition de son fils et on le sent désemparé, jamais l'auteur veut nous faire sentir qu'il manquait de coeur. Il veut préserver les souvenirs. On sent le désarroi, la tristesse d'Albert Einstein.

Eduard parle directement, à la première personne, mais Mileva et Albert sont regardés et analysés à travers un narrateur omniscient. Les chapitres sont découpés en lieux, dont l'asile est le lieu principal. On voyage de la Suisse, à la Serbie et aux E-U. Le roman s'ouvre et se termine sur la lourde porte de Burgholzli qui se referme. Eduard ne semble pas malheureux, il est là... parce qu'il doit être là. Il ne sait plus ressentir de toute façon. Son père est mort d'une rupture d'anévrisme, sa mère un peu avant d'un AVC et il comprend qu'elle ne viendra plus le rassurer par sa présence, mais mécaniquement les journées se coulent. On l'a fait jardinier et c'est comme ça. 


J’ai appris. Quand j’apprends… j’aime! 

vendredi 18 avril 2014

"Le Chardonneret" - Donna Tartt

Terminé de lire : Le Chardonneret de Donna Tart. J’ai adoré cette histoire qu’un attentat à la bombe fera mourir la maman du protagoniste, qui a alors 13 ans, et modulera toute sa vie. Le tableau qu’un mourant lui dit d’aller chercher parmi les décombres sera son ancrage pendant toute sa vie. Perclus d’un sentiment de culpabilité, il avait forcé sa mère à se rendre à un rendez-vous à l’école et dont l'arrêt au musée, entre temps, a été fatal. Amoureux de ce tableau dont il sait qu’il doit le cacher, représente la vie qu’il a perdue. Car l’art ne meurt pas contrairement aux êtres faits de chair. Le Chardonneret », de Carel Fabritius, huile sur panneau (1654).

L’art fait partie de ce roman. Son protégé lui fera connaître la beauté des meubles anciens qui ont une vie en soi. Mais Théo aura du mal à vivre tout simplement. L’attachement quand on sait qu’on peut le perdre fait mal. Quelques longueurs dans ce roman de plus de 800 pages sur les vapeurs de la drogue, mais somme toute j’ai adoré ce voyage du tableau de New-York à Vegas et retour à son pays d’origine en Hollande. 

vendredi 24 janvier 2014

"Un paradis trompeur" Henning Mankell

J’ai aimé pour le contexte, l’histoire. Ça se passe au début du 20e si. Hanna quitte la Suède après avoir été invitée par sa maman veuve de quitter le bercail familial car, pauvre, la famille voit la possibilité de voir une bouche de moins à nourrir. Hanna va s’embarquer sur un navire de transport qui se dirige vers l’Australie à titre de cuisinière et y rencontrera son mari qui le sera que quelques semaines. Ce dernier mourra d’une maladie contractée lors d’une escale. Ne pouvant tolérer de rester sur le navire qui a fait mourir son amour, Hanna quittera en cachette le bateau lors d’un arrêt en Afrique, à Lourenço Marques (ancien nom pour Maputo, capitale du Mozambique). Malade, elle prend une chambre dans ce qu’elle croyait être un hôtel, mais qui est plutôt un bordel. Elle s’y fait soigner par les femmes noires. Le tenancier, un blanc, la demandera en mariage, ce à quoi elle acquiescera, y voyant comme une solution à son veuvage et au vide de sa vie. Or lui aussi mourra peu de temps après et elle se retrouvera la veuve richissime et propriétaire du bordel.
C’est la transformation de Hanna en Anna à Ana qui découvrira le rapport entre les Noirs et la suprématie blanche, colonisateurs portugais. On voit le regard de Ana s’habituer au rapport, s'affranchir de son rôle de femme soumise, puis à réaliser par la suite les inégalités devenant insupportables à ses yeux.  Elle sera témoin d’un meurtre de l’éleveur riche de chiens blancs par sa femme noire qui réalise que son mari avait une double vie avec une épouse portugaise. Pour Ana, cet homme méritait son sort. Elle va tout faire pour défendre cette femme emprisonnée pour le meurtre… mais en vain, car on la tuera. Ana tombera en amour avec le frère de cette femme…

Les images dont on tire de cette écriture sont belles; on ressent la chaleur, l’humidité, on voit la mer, les bateaux au port. On imagine les prostituées du bordel avec leur plumes et tenues grandiloquentes, les hommes avides peu ragoutants qui les visitent. On entend le piano se faire accorder jour après jour. On regarde le singe qui se balance aux lustres. …Mais on ne ressent pas les émotions. Henning Mankel est un homme et je n’ai pas l’impression qu’il comprend l’émotion d’une femme, je ne crois pas aux histoires d’amour de Ana… Donc oui pour l’ambiance, les images… mais ça demeure superficiel au plan émotif. 

samedi 14 décembre 2013

"Esprit d'hiver" - Laura Kasischke


Laura Kasischke, Américaine du Michigan, c’est une belle découverte. Une lecture qui tombe dans le bon temps, car tout se passe un 25 décembre avec comme décor, un sapin de Noël, la tempête de neige… mais là s’arrêtent les images bucoliques. C’est écrit comme une nouvelle avec la chute qu’on anticipe! Difficile d’arrêter cette lecture où la provenance du délire est difficile à cerner. L’Esprit d’hiver, c’est des sentiments tantôt chaleureux tantôt glacials qui voyagent de la Russie aux É-U, puis au cœur des deux protagonistes.

Tatiana, c’est l’enfant de 15 ans, adoptée par Holly rendue stérile par une chirurgie la préservant d’une mort génétique assurée. Éric, le conjoint, qui est parti tôt le matin de Noël pour aller chercher ses parents à l’aéroport se verra obligé de faire un arrêt à l’hôpital car la maman ne va pas bien, le papa non plus… Les invités annuleront les réjouissances prévues, car c’est la tempête… On ne met pas le pied dehors.

Holly s’extorque du lit avec un rêve encore en tête d’images qui l’ont poursuivie de la Russie 13 ans plus tôt jusqu’aux É-U. Mais Tatiana va bien… elle dort encore. Écrire ces images… Images, délire… Tatiana qui n’est plus Tatiana… Qui change de robes, de personnalité… Est-ce qu’il y avait eu échange de petite fille entre deux voyages en Russie? Et qui téléphone à intermittence? Écrire dans ce cahier confectionné par Tatiana… Holly avait mis l’écriture en veilleuse… car trop prise par son rôle de mère. Culpabilité… On sait ce que cette femme vit avec une culpabilité, un sentiment de ne pas se sentir la mère qu’elle devrait, qu’elle aurait dû être… Elle pratique le déni… L’élastique qu’on claque pour passer à autre chose… ça marche pourtant!


Émouvante histoire, remuante et troublante histoire… J’ai tout aimé, l’atmosphère, l’écriture et quelle histoire… Je lui donne 4 étoiles et demi… et pourquoi pas 5? À lire dans le temps de Noël, c’est encore mieux!

dimanche 1 décembre 2013

"Danse noire" de Nancy Huston

C’est un scénario de film avec trois protagonistes : Milo le cœur du roman, son grand-père irlandais Neil immigré au Canada, puis sa mère autochtone Awinita. Cette dernière, prostituée, qu’il ne connaîtra que par le rêve d’une sortie où elle lui dira la signification de son nom, Milo : Résistant, elle nous fera connaître le père de Milo, Declan, un alcoolique qui ne saura pas se lever aux aspirations de son père Neil; comme si les gênes ne s’étaient jamais développés. Milo devra résister aux foyers d’accueil jusqu’à ce que son grand-père le ramène dans la famille de Marie-Thérèse, sa tante, et ses cousins rustres. Enfance difficile au sein d’une famille aux idées assez étroites du Québec des années 50.

C’est par la bouche de Paul, l’amoureux de Milo que l’histoire est racontée, bien qu’on comprenne que c’est sous l’imagination de Milo que le déroulement de sa vie, la nature de ses origines, seront mis sur papier alors qu’il se meurt probablement du sida. Paul ne survivra pas au cycle familial. Découpée en mouvements de la danse noire, sous les yeux de Milo, Neil et Awanita, en alternance et à travers le temps, le roman nous transporte dans le temps et l’espace au rythme de la danse.

Le filon, l’écriture. Neil avocat, témoin et acteur de la guerre civile en Irlande déménage au Canada pour pouvoir écrire. Pris dans le tourbillon d’une famille qui n’arrête pas de grossir, tel était ce que l’église catholique encourageait au début du siècle, n’arrivera jamais à coucher les mots qui le tourmentent sur papier. Il met alors ses espoirs sur son fils Declan, mais délinquant ce dernier ne sera que la matrice de l’incarnation de Milo, son fils qu’il n’élèvera pas. Milo saura prendre les mots pour décrire les tourments de l’homme en Irlande, au Canada, à New-York et chez les Autochtones… puis finalement en Amérique latine ou Eugenio, son fils adoptif, bouclera la lignée familiale dans un dernier pas de danse noire rouge sang.

J’ai aimé cette lecture, même si le premier tiers du livre, j’étais complètement perdue entre ces personnages, ces différents lieux, ces différentes périodes. Une fois la mécanique comprise, j’ai embarqué avec toute la curiosité que Nancy Huston a pu susciter en me plongeant dans l’histoire de l’Irlande, puis la mienne avec son regard de canadienne anglaise. Passant de l’anglais au français, on ressent les personnages, car ils sont ainsi plus crédibles. À la dernière page, j’ai repris le premier tiers pour faire la boucle. 4 étoiles. Nancy Huston reste une de mes auteurs que je préfère. Quelle intelligence… 

samedi 2 novembre 2013

Pas - Chroniques et récits d'un coureur (Yves Boisvert)

Quand tu es coureur toi-même, t’aime te faire raconter des états d’esprit, des réflexions, des anecdotes qui sont tiennes ou qui te sont également sensiblement tombées dessus d’une façon ou d’une autre. T’aime parce que parfois tu les vis, mais tu n’y mets pas les mots. En tout cas pas ceux de Yves Boisvert, excellent chroniqueur à la Presse et à Bazzo à la radio. T’aime parce qu’on te raconte ta propre histoire et ça fait du bien de savoir que toi aussi, tu as une histoire. Sous la plume de Yves Boisvert, c’est avec un regard sur l’asphalte qu’il foule, sur son corps de 50 ans en mutation « positive », sur sa passion réelle qu’il découvre, on côtoie avec franchise, parfois avec énormément d’humour (je me retenais de m’esclaffer assise dans le métro) son quotidien du travailleur-parent-coureur. Pour accompagner son frère qui se donne le défi d’un 10 km à la suite d’un infarctus, Yves Boisvert relate sa progression du non-coureur, au coureur « en devenir », au passionné de la course puis au marathonien qui ne vise rien de moins que Boston – l’Objectif ultime – pour ma part, je devrais arriver à me qualifier lorsque j’atteindrai le groupe d’âge des 70-79 ans! Il partage les premières courses avec le cœur qui veut sortir de sa cavité, la face rouge-betterave, le mur du 2, 3 ou 5 km, puis ensuite la lente progression; les courses de plus en plus longues, l’énervement de se sentir « juste capable », l’ivresse de la course sous la météo québécoise, dans des sites enchanteurs et, parfois dont l’enchantement n’arrive que par l’état d’esprit boosté à l’adrénaline (notamment dans les parcs industriels de Montréal). Le cœur arrive au stade qu’il ne s’emballe maintenant que pour se voir élever beaucoup plus haut et bien au-delà de la cage thoracique. Car on ne naît pas coureur, on le devient.

C’est toujours avec modestie et une petite gêne qu’un jour on se dit : « bon, je pense que ça y’est, je suis maintenant un coureur ». Et même à ce stade, on le murmure… Yves Boisvert fait ce cheminement du non-sportif, voire du sportif-poche, au statut de « coureur », mais toujours en se gardant une petite gêne! Car il y a toujours un meilleur coureur à côté de soi, pour M. Boivsert, il y a entre autres son fils, mais des coureurs plus connus, il a son réseau M. Boisvert quand même! Il s'en inspire et nous en fait connaître.

Même si ma foi, il court pas mal plus vite que moi, je me suis identifiée à Yves Boisvert le coureur, car la marque du coureur, contrairement au joggeur, c’est de se mesurer, le désir de se surpasser, l’œil qui passe en boucle de la rue, au ciel, à la Garmin au poignet, c’est le programme affiché sur le frigo, une inscription planifiée à une course. J’ai lu ses chroniques avec délice et un sourire affiché au visage. Complice. Pour tous les coureurs et les coureurs en devenir, une lecture entre deux courses!


dimanche 20 octobre 2013

"Chronique d'hiver" - Paul Auster

C’est pour les inconditionnels de Paul Auster, dont j’en suis. Ce n’est pas un roman, c’est plutôt comme la volonté de mettre ses souvenirs sur papier pour mieux les regarder, les analyser, ne pas les oublier; donc une production de nature autobiographique. C’est un narrateur qui regarde Paul Auster que j’imagine le regard perdu devant la fenêtre de sa chambre, regardant la neige tomber, réminiscence de tous ces hivers passés, toutes les saisons passées. Il relate via les « données sensorielles » qui lui sont propres et qui l’ont marqué. Pour ce faire, il fait l’inventaire de ses cicatrices qui le ramène à son enfance, ses envolés téméraires, jusqu’à un accident de voiture qui aurait pu coûter lui coûter la vie et celle de sa femme et sa fille. Il fait la recension de tous les appartements, studios, chambres qu’il a habités. Avec ou sans salle de bain, cuisine avec « possibilité de s’asseoir », ce qui m’a fait sourire. Certes, ça donne l’idée de la précarité, mais en même temps, j’ai mal à imaginer un appartement avec une cuisine où on ne peut s’y asseoir! Tout est prétexte à le ramener vers des étapes de sa vie, de la vie dont il perçoit la fragilité. On ressent la peur de la mort à travers la perte de ses proches, un ami, son père, sa mère… comment il a vécu ces pertes avec des larmes refoulées. Touchant de sentir notre auteur préféré si proche, dans ses travers, ses peurs… Sans sens de l’orientation, tendance à éterniser la soirée car il y a toujours un chapitre à lire, il tombe endormi dès la tête sur l’oreiller mais une fois réveillé devenant insomniaque… on aime constater des points communs avec ceux qu’on admire. Je ne sais pourquoi… allez savoir! J'aime Paul Auster! J'ai donc adoré lire les chroniques à l'aube de son hiver...